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Réussir une transition énergétique équitable vers le net-zéro Mouez Fodha, Fanny Henriet, and Katheline Schubert

Climate & Environment
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30.11.2022 8mins | Article

Une transition juste et inclusive vers le net-zéro d’ici 2050 implique de soutenir tout particulièrement les pays en développement économique ainsi que les industries qui ont à y perdre. Les changements et les financements à grande échelle, coordonnés au niveau international, se sont toutefois révélés difficiles à négocier, progressifs et inégaux. Si la résistance subsiste au niveau individuel, industriel et politique, la pandémie a prouvé qu’une action internationale est possible pour faire face à une crise majeure.  

Quels sont les impacts du changement climatique sur la résilience ?

Le dynamisme de la transition énergétique provient de la nécessité de modifier profondément notre rapport à l’énergie, un bouleversement à la mesure de la révolution industrielle du XIXe siècle. Il faut de toute urgence tourner la page des combustibles fossiles, qui sont en voie d’épuisement et contribuent lourdement au changement climatique, pour passer à une énergie décarbonée.  

Les conséquences potentiellement dramatiques de l’inaction ont été soulignées au début de l’année 2022 par le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) : la température moyenne de la planète devrait dépasser de 1,5 °C les niveaux préindustriels d’ici deux décennies. C’est sur le monde en développement que les conséquences du changement climatique et des phénomènes météorologiques extrêmes sont les plus lourdes, et les coûts risquent d’augmenter de façon exponentielle et inégale si des mesures urgentes ne sont pas prises.

En ce qui concerne la résilience, le rapport du GIEC est sans ambiguïté sur les dommages causés à la résilience des écosystèmes : le réchauffement climatique érode leur capacité à fonctionner et à s’adapter, entraînant l’affaiblissement de la résilience sociétale, notamment chez les individus et les communautés les plus pauvres.

La transition énergétique est en mesure d’améliorer notre résilience et notre capacité à nous remettre des chocs, en limitant les dégâts causés par le changement climatique (soit un gain notable en termes de santé et d’espérance de vie) et en réduisant notre dépendance à des ressources fossiles en voie d’épuisement. Il faudra toutefois, pour cela, veiller à rendre les sources d’énergie accessibles à toutes les populations, tant dans les pays développés que dans les économies émergentes. Les transferts de ressources technologiques et financières vers les pays les plus pauvres sont un aspect essentiel de la transition.

La transition énergétique est loin d’être bon marché. Elle engendrera des coûts directs, liés par exemple au développement des infrastructures, et des coûts indirects engendrés par les licenciements et la fermeture de certaines entreprises dépendant des combustibles fossiles. Des coûts qui doivent nécessairement être comparés aux avantages à long terme.

Renforcer la résilience sociétale

Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche

Outre le coût, quels sont les principaux obstacles à une transition énergétique efficace ?  

Certes, le coût de la transition ne joue pas en sa faveur. La transition énergétique fera des gagnants et des perdants, et ce sont quelques secteurs en particulier qui supporteront l’essentiel des coûts, notamment l’industrie des combustibles fossiles et les secteurs qui en dépendent fortement, comme l’industrie sidérurgique. La résistance à la transition est donc forte, et elle était prévisible.  La crainte d’une augmentation des coûts nationaux de l’énergie due à une transition verte pèse également dans la balance et pourrait provoquer une pression politique visant à retarder l’abandon des combustibles fossiles. Ceci est particulièrement sensible en période d’inflation, même si la flambée des prix du pétrole et du gaz liée à la guerre en Ukraine est susceptible de remettre au premier plan le caractère nécessaire de la transition.

Un autre obstacle majeur vient de la nécessité d’assurer la transition tout en répondant aux objectifs de développement du monde émergent, qui cherche à juste titre à rattraper les pays plus riches sur le plan économique et social. Dans ces régions, les technologies remplaçant les combustibles fossiles, comme l’hydrogène ou la capture et le stockage du carbone, ont encore du chemin à faire avant d’arriver à maturité, notamment à cause du financement limité de la recherche et du développement des projets à long terme alors que les investisseurs attendent plutôt des résultats immédiats.  

Un dernier obstacle important est lié à notre imagination. Comment mesurer les coûts et les avantages de la transition ? Nous avons tendance à les considérer en termes de marché, mais quelle valeur attribuer au climat, à la santé, à la justice sociale ? De nouveaux outils sont nécessaires pour mesurer la valeur non marchande des biens communs mondiaux, fondamentaux du point de vue de la résilience sociétale. Une transition est toujours un énorme défi en soi, non seulement dans le domaine de l’énergie, mais aussi pour nous apprendre à réfléchir en termes non marchands.

Pour en revenir au monde en développement, comment peut-on y réussir une transition énergétique inclusive ? Comment synchroniser l'agenda du développement avec celui de la transition ?

Faciliter la transition dans les pays émergents nécessitera légitimement des transferts et de la solidarité, puisque la planète représente notre avenir à tous. Nous disposons pour cela de nombreux outils – fonds de solidarité financière, accords de commerce équitable et de transfert de technologie, ou encore allègement de la dette pour encourager la réalisation de projets environnementaux.  

Ces scénarios ne sont pas nouveaux. Fin 2021, la Conférences des parties de l’ONU sur le changement climatique (COP26) a constaté une augmentation significative des fonds d’adaptation alloués par les pays développés aux pays en développement ; l’accord signé à la fin de la conférence a fixé comme objectif le doublement du financement annuel pour atteindre 40 milliards de $ d’ici 2025, ainsi qu’un financement important des projets d’adaptation menés localement dans les pays les moins développés.  

La mise en œuvre de ces mesures à l’échelle nécessaire est toutefois plus incertaine. Les critères tiennent compte de la responsabilité historique, de la dette environnementale et d’une capacité de contribution proportionnelle au niveau de développement. Des éléments importants, mais dont la prise en compte peut constituer un obstacle ou entraîner des délais supplémentaires.

Comment pourriez-vous résumer le rôle de l’État, du secteur privé et de la société civile dans la transition ?

L’État doit donner l’impulsion, fournir les bonnes orientations et instaurer des mesures incitatives efficaces, grâce à des outils tels que la fixation d’objectifs net-zéro pertinents, la taxation du carbone, les incitations fiscales favorisant les investissements durables et la recherche dans le secteur des énergies propres et des infrastructures qui leur sont liées. Le secteur privé, quant à lui, doit être attentif aux bons signaux. Nous avons récemment entendu BP, l’un des plus gros producteurs de combustibles fossiles, afficher très explicitement ses ambitions en matière d’énergie durable, même si, bien entendu, les actes comptent davantage que les paroles. Enfin, la société civile doit continuer (et on devrait l’y aider) à faire ce qu’elle fait, c’est-à-dire pousser au changement et susciter la modification des comportements en se fondant sur l’éducation et les idées, et en représentant les plus vulnérables d’entre nous, notamment en raison du changement climatique.

Comment la pandémie a-t-elle affecté les progrès et les perspectives en matière de transition énergétique ? Quelles seront les conséquences pour les chocs à venir ?  

Si nous avons manqué, à bien des égards, d’une action internationale coordonnée pour faire face à la pandémie, la crise sanitaire a néanmoins démontré qu’un coopération peut exister au niveau international – autrement dit, que les pays peuvent s’associer pour résoudre un problème. Les nations ont plus ou moins fait preuve de solidarité et ont travaillé ensemble pour mettre au point et produire un vaccin efficace.   

Il faut traiter avec la même urgence la question de la transition énergétique. Par ailleurs, la pandémie a permis à l’action politique de reprendre le dessus sur l’économie : la dette publique est redevenue un instrument vertueux de la politique économique. Mais il y a un revers à la médaille : les pays qui sont sortis fortement endettés de la crise sanitaire risquent d’être incapables de lutter efficacement contre les conséquences du changement climatique, notamment les plus pauvres d’entre eux, qui sont aussi les plus exposés à ces conséquences.  

À l’instar des autres chocs, la guerre en Ukraine, au-delà de son immédiat et terrible bilan humain, est un coup dur pour la transition énergétique : la lutte contre le changement climatique a été écartée de l’agenda politique au profit de la lutte contre la hausse des prix des énergies fossiles. 

Toutefois, cette guerre a également mis en évidence la fragilité liée à notre dépendance aux combustibles fossiles dans un monde instable, et la nécessité accrue de nous en éloigner. Il faut garder l’espoir que cela donne un nouvel élan à la transition énergétique. Pour renforcer la résilience face aux chocs futurs, atteindre l’objectif du net-zéro est tout simplement vital. 

Novembre 2022

En savoir plus sur la Chaire AXA pour une transition énergétique réussie