Renforcer la résilience en réduisant l’inégalité intergénérationnelle Tista Kundu and Ursula Melo
L’inégalité intergénérationnelle, qui fait référence au caractère héréditaire du statut socio-éducatif et aux obstacles à la mobilité sociale, est un défi majeur et persistant pour la constructiond’une résilience sociétale efficace, même dans un contexte de diminution de la pauvreté et d’amélioration d’autres facteurs de bien-être. Il est nécessaire de comprendre d’où vient cette inégalité et d’élaborer des outils politiques pertinents pour y remédier. L’Inde et le Brésil offrent deux études de cas illustrant la manière d’aborder ces questions et leurs répercussions dans des cultures différentes.
Qu’est-ce que l’inégalité intergénérationnelle, et pourquoi est-elle si importante ? Ces questions constituent l’un des axes de votre travail, dans le contexte de vos pays d’origine respectifs, l’Inde et le Brésil.
Tista Kundu (TK) : Il est important de prendre en compte l’inégalité intergénérationnelle pour comprendre pourquoi les inégalités persistent. En Inde, la croissance économique a considérablement réduit la pauvreté, dont le taux a quasiment été divisé par deux depuis le début du siècle. Et pourtant, les inégalités ont augmenté. Plutôt que d’envisager la pauvreté en termes absolus, il faut se pencher sur la position relative de la population pauvre et sur la manière dont l’inégalité est générée.
On peut également parler d’inégalité des chances pour évoquer l’inégalité intergénérationnelle. C’est ce que Francisco Ferreira, économiste et directeur de l’International Inequalities Institute à la London School of Economics, appelle le « mauvais cholestérol » de l’inégalité, car il s’agit de facteurs indépendants de la volonté des individus, qu’ils possèdent dès avant leur naissance et qui auront des répercussions tout au long de leur vie. Il provient surtout, en Inde, de la caste, du sexe, du niveau d’éducation des parents et du statut professionnel, ainsi que d’autres caractéristiques sociales innées, qui permettent aux inégalités de subsister malgré la diminution de la pauvreté.
Ursula Mello (UM) : Le lien entre inégalité intergénérationnelle, mobilité sociale et résilience est évident pour plusieurs pays. Le Danemark, la Norvège et la Finlande présentent de faibles niveaux d’inégalité intergénérationnelle et une forte mobilité sociale. Au Brésil, la mobilité est faible, les inégalités fortes, et l’inégalité intergénérationnelle est élevée et persistante, ce qui entraîne une réduction des ambitions, et par conséquent un manque de cohésion et de confiance sociales, une privation de droits, de la marginalisation et des conflits sociaux – autant de facteurs de faible résilience sociétale.
Comment gérer l’inégalité intergénérationnelle ?
TK : Pour lutter contre l’inégalité des chances, il faut prendre en compte les facteurs plus larges qui la sous-tendent, notamment la race, le sexe et d’autres circonstances indépendantes de la volonté d’un individu. Les études montrent qu’en Inde, les principaux facteurs de cette inégalité sont le contexte familial, en particulier la profession du père et, plus important encore, le niveau d’éducation des parents.
UM : L’inégalité intergénérationnelle est due en grande partie à l’inégalité des chances dès la naissance, qui empêche beaucoup d’enfants de réaliser pleinement leur potentiel. Cette hérédité affecte les perspectives qui s’offriront à eux, une fois devenus adultes, sur le marché du travail. Les politiques publiques doivent donc s’adresser en premier lieu aux parents pour résoudre ce problème, notamment grâce au congé parental, qui peut permettre aux parents de passer davantage de temps avec leurs enfants, par des soins pédiatriques de qualité ou encore par une meilleure éducation publique, accompagnées de mesures mises en place à l’intérieur des écoles mais également à la maison, pour favoriser la nutrition, la santé et la réduction de la pauvreté.
L’éducation de toutes les générations est donc un facteur clé. Comment peut-on s’en servir pour briser le cercle vicieux de l’inégalité intergénérationnelle ?
TK : L’éducation est cruciale. Mais il peut être très difficile de briser le cycle intergénérationnel de la mauvaise éducation en Inde, comme l’a démontré une étude portant sur les familles des castes inférieures de Mumbai. Au sein de ces castes, les parents envoient intentionnellement leurs enfants dans des écoles médiocres, dont ils finissent par les retirer pour qu’ils puissent trouver un emploi et rapporter un salaire. C’est un choix fondé sur la réalité sociale. Même si les emplois que l’on propose aux enfants sont généralement pénibles et mal rémunérés, l’éducation ne présente pour les parents aucun avantage immédiat en termes d’aide à la survie financière de la famille – au contraire, elle représente un coût très lourd. Cet état de choses illustre parfaitement les raisons pour lesquelles l’inégalité intergénérationnelle persiste, tout en mettant en évidence les défis à relever pour instaurer des politiques capables de briser ce cercle.
UM : C’est un vrai défi, mais l’éducation est un outil dont la nécessité est reconnue, de la petite enfance à l’université. Concernant son rôle, la recherche évolue : les politiques visant à réduire les inégalités intergénérationnelles se concentraient jusqu’ici sur la petite enfance et l’adolescence, davantage que sur l’enseignement supérieur. Toutefois les recherches récentes de l’économiste Raj Chetty et de ses collègues, axées sur les États-Unis, ont prouvé que l’enseignement supérieur joue un rôle déterminant en termes de mobilité ascendante. Un élève issu d’un milieu aisé et un autre venant d’une famille défavorisée ont de fortes chances d’avoir plus tard le même salaire s’ils fréquentent la même université d’élite. Cette approche peut être appliquée à d’autres pays.
Renforcer la résilience sociétale
Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche
Dans ce contexte, quels sont les outils politiques qui pourraient être appliqués à l’enseignement supérieur, au Brésil comme dans le reste du monde ?
UM : De nombreux outils politiques sont disponibles, de la réduction des frais d’inscription par le biais de dérogations financières jusqu’au tutorat pour les étudiants à faibles revenus, en passant par les conférences consacrées à la valeur des études et capables de modifier les ambitions. Il s’agit là de mesures à petite échelle, faciles à mettre en œuvre.
Au Brésil, où les inégalités sont si criantes, des mesures de plus grande ampleur sont nécessaires et commencent à être appliquées, telles que l’expansion du système d’enseignement supérieur public et l’allocation croissante d’aides financières par le biais de subventions et de lois. Ces mesures s’accompagnent d’actions positives au niveau de l’admission des étudiants à faibles revenus et des étudiants noirs, ainsi que d’un système d’admission centralité pour les universités d’État. Auparavant, chacune de ces universités avait son propre dispositif, alors qu’il existe aujourd’hui un examen unique permettant de formuler plusieurs souhaits, ce qui simplifie le procédé et le rend moins onéreux.
Ces actions positives dans le domaine de l’éducation ont-elles été efficaces pour lutter contre l’inégalité intergénérationnelle au Brésil ?
UM : L’action positive est une politique étatique depuis 2012, axée sur les étudiants du public, car il existe une ségrégation des revenus très marquée entre l’enseignement public et privé. Des quotas de 50 % d’étudiants issus de l’enseignement public ont été mis en place dans l’enseignement supérieur d’État, répartis en pourcentages selon les revenus, le sexe et la race.
Combinée avec la centralisation des admissions, cette mesure a un réel pouvoir de transformation. Les recherches montrent qu’elle a fait augmenter le nombre d’inscriptions des étudiants à revenus modestes dans les filières les plus prestigieuses. C’est un progrès notable en matière de mobilité sociale, qui modifie la perception qu’ont les étudiants de l’enseignement supérieur. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives, car les premiers groupes viennent tout juste d’être diplômés, mais les effets de causalité sont visibles chez les lycéens issus de familles à faibles revenus, qui s’inscrivent désormais dans les meilleures filières des meilleures universités publiques. Ce programme a également permis d’augmenter le nombre d’inscriptions dans tous les domaines, y compris pour les étudiants pour lesquels l’université représentait un rêve impossible à réaliser.
Qu’en est-il des politiques d’action positive dans l’enseignement supérieur indien ?
TK : Lorsqu’elles réussissent à atteindre la population qu’elles ciblaient, on peut dire qu’elles fonctionnent dans une certaine mesure. Mais quand elles échouent, elles peuvent être néfastes, c’est pourquoi elles sont aussi controversées en Inde. Par exemple, un poste universitaire proposé à des candidats issus de castes dites « arriérées » n’est pas pourvu si aucun postulant n’est trouvé, ce qui entraîne certaines lacunes dans le système éducatif et provoque un certain ressentiment parmi les autres candidats. Il faut travailler davantage sur la politique éducative, afin que les groupes ciblés puissent atteindre le niveau nécessaire pour pouvoir en bénéficier, et mieux tenir compte de l’importance du timing dans la conception de cette politique.
Pour finir, quel est selon vous le lien entre l’inégalité intergénérationnelle et le renforcement de la résilience sociétale ?
TK : Pour renforcer la résilience sociétale, il faut nécessairement prendre en compte, dans ce débat, l’inégalité des chances et la persistance de l’inégalité intergénérationnelle. C’est la première étape, et il faut examiner de quelle manière elle va se superposer à tous les autres facteurs qui sont à l’origine de l’inégalité et de la pauvreté. Lorsque nous aurons évalué l’ensemble de ces éléments, nous pourrons nous orienter vers des politiques de résilience sociétale plus faciles à mettre en œuvre. La persistance de l’inégalité au fil des générations nuit profondément à la résilience de la société.
Nous n’avions encore jamais envisagé l’inégalité sous cet angle. Nous sommes en train de lever le voile sur ce sujet, et d’observer ce qu’il se passe derrière, c’est-à-dire que l’inégalité des chances est liée négativement à la croissance. En la réduisant, nous serons en mesure d’améliorer la croissance économique, dont elle n’est pas une conséquence inévitable.
UM : Au Brésil, les mesures prises en termes d’enseignement supérieur ont démontré le potentiel de résilience sociétale des outils politiques visant à réduire les inégalités intergénérationnelles. Ces dernières méritent toute notre attention, car elles sont étroitement liées à la notion d’équité. L’inégalité engendrée par les chances différentes dont nous héritons à notre naissance affecte la mobilité sociale, ce qui nuit aux ambitions et crée de l’animosité entre les groupes, conduisant, comme l’ai mentionné plus haut, à affaiblir la résilience sociétale.
La pandémie a rendu plus pressante encore la nécessité de mettre en place des politiques ciblant les inégalités intergénérationnelles, car elle a touché en premier lieu les classes les plus pauvres. Les familles plus aidées étaient plus en mesure d’assister leurs enfants lors de la fermeture des écoles. Au Brésil, la pandémie a exacerbé les inégalités en matière d’éducation, faisant bondir les taux de déscolarisation. Aujourd’hui encore, nous sommes incapables d’évaluer l’étendue des dégâts.
Les recherches prouvent que les sociétés les plus égalitaires sont aussi les plus résilientes, car on y trouve davantage de confiance, de sentiment d’appartenir à une communauté, et de bonheur. Ce n’est pas seulement une question d’équité, mais aussi d’efficacité et de croissance. Une meilleure mobilité sociale permet de briser le cycle intergénérationnel de l’inégalité. Elle permet d’augmenter les revenus des foyers les plus précaires et de donner les moyens à leurs enfants de réaliser tout leur potentiel. Ce faisant, on renforce non seulement la croissance économique, mais également le niveau d’égalité, essentiel à la résilience sociétale.
Novembre 2022
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