Les zones urbaines nouvelles et en expansion ont tendance à concentrer les inégalités en raison de l’importance de leur démographie, de leurs émissions de carbone et de leurs actifs carbone ; mais elles sont également le lieu de tous les possibles en termes d’action climatique, notamment par le biais de l’« urbanisme climatique ».
Que recouvre cette notion d’urbanisme climatique, et quel est son intérêt pour la résilience sociétale ?
Les villes ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le changement climatique. Elles concentrent en effet une grande partie des activités les plus émettrices, et abritent une population élevée ainsi que beaucoup d’actifs, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux impacts du changement climatique. Paradoxalement, elles offrent aussi de nombreuses opportunités d’intervention et de mobilisation dans des domaines très divers – notamment grâce à l’engagement potentiel de chacun de leurs habitants en faveur du climat.
L’urbanisme climatique peut se définir comme un ensemble de nouvelles façons de penser les villes, guidées par les préoccupations liées au changement climatique qui influence non seulement la manière dont on imagine l’avenir du milieu urbain, mais aussi la façon dont on le conçoit et le planifie, ce qui se répercute sur la résilience sociétale. De nombreuses personnes se battent au quotidien pour la justice climatique, c’est-à-dire pour une action climatique susceptible de réduire les inégalités. Malheureusement, une grande partie de l’action climatique menée dans les villes tend plutôt à accentuer ces inégalités et à générer davantage d’injustice.
L’inégalité amplifie les impacts climatiques. Les individus les plus marginalisés, déjà fortement exposés aux risques climatiques, sont aussi les plus susceptibles d’en subir les conséquences (un typhon, par exemple, détruira une habitation de fortune mais ne fera qu’endommager une maison bien construite). La capacité des populations les plus vulnérables à faire face à ces risques est également limitée par le fait qu’elles n’ont pas accès à certaines ressources ou systèmes d’épargne et n’ont pas voix au chapitre dans le débat politique. Ceci est particulièrement visible dans les quartiers informels, qui doivent faire face à des difficultés de logement, au manque de services, de moyens de subsistance, d’accès à la propriété foncière et de participation au débat public.
Quelles distinctions l’urbanisme climatique opère-t-il entre les villes, sachant qu’il existe différents types de zones urbaines ?
Il est vrai que les modèles d’urbanisation sont variés et flexibles. Qu’il s’agisse de suburbanisation ou de territoires fragmentés, sur lesquels cohabitent terres agricoles et zones industrielles, le paysage urbain évolue rapidement. Certaines villes sont entièrement nouvelles, tandis que d’autres se forment par l’agglomération de plusieurs petits villages. La lutte contre le changement climatique doit tenir compte de cette diversité. Les mesures de planification telles que la densification, le zonage ou les villes compactes ne sont pas négligeables, mais elles ne sont certainement pas le seul moyen d’agir. Il est nécessaire que l’action climatique tienne compte du contexte et de l’histoire propres à chaque zone urbaine, et qu’elle soit élaborée avec ou par les populations directement concernées. Les solutions calquées sur d’autres modèles ont rarement été des succès.
Renforcer la résilience sociétale
Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche
Comment le changement climatique affecte-t-il la résilience des villes ?
La résilience se définit le plus souvent par la capacité à rebondir après un choc. Il y a quelques années, certains experts recommandaient d’affiner cette définition en précisant « rebondir vers le haut », c’est-à-dire prendre les mesures qui permettront à la société de mieux réagir au prochain choc. Il ne suffit donc pas de faire face aux conséquences du changement climatique : il faut s’attaquer aux facteurs structurels de la vulnérabilité.
Nous devons notamment chercher à savoir comment répondre à des risques tels que les températures extrêmes, les inondations, les sècheresses et les pénuries alimentaires. Il est cependant plus difficile encore de faire face à l’incertitude générée par les effets cumulés de ces phénomènes, et à leurs répercussions sur les réseaux d’infrastructures qui sous-tendent l’urbanisation. Ainsi, les villes dont l’approvisionnement en eau repose sur des transferts longue distance peuvent être affectées par des feux de forêt survenant dans des régions pourtant éloignées.
Quels sont les liens entre changement climatique et inégalités urbaines ?
L’urbanisme climatique repose sur l’idée que le changement climatique ouvre une nouvelle ère pour les villes. Cette idée est née du constat que les mesures prises pour faire face au dérèglement du climat avaient un impact différent sur le quotidien des populations urbaines.
Le phénomène le plus marquant est peut-être celui de la « gentrification climatique » et de son pendant, la « gentrification verte ». Ces termes désignent les plans de développement conçus pour améliorer une zone, réduire sa vulnérabilité face aux impacts du changement climatique et augmenter les prix de l’immobilier, forçant les populations les plus pauvres à s’installer ailleurs.
Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne que les populations des territoires informels constituent la population urbaine la plus vulnérable du point de vue du climat. Comment renforcer la résilience dans ces territoires ? Selon le GIEC, l’adaptation peut s’appuyer sur différentes mesures visant à améliorer les infrastructures physiques, vertes et sociales. En outre, il est essentiel de mettre à profit les efforts des habitants de ces quartiers, plutôt que de les ignorer. Aux Philippines, la population des zones informelles a prouvé qu’elle était capable de mener des actions progressives en matière de logement pour renforcer la résilience de la communauté. Au Mozambique, les résidents s’organisent régulièrement pour fournir des services tels que le drainage et la gestion des déchets, que le gouvernement ou les institutions sociales sont incapables de mettre en place eux-mêmes.
Les habitants des zones urbaines ne peuvent toutefois pas prendre en charge seuls le renforcement de leur résilience. Il est essentiel d’instaurer des structures de soutien afin de pérenniser ces efforts. Les autorités locales, notamment, ont un rôle clé à jouer en reliant les actions communautaires aux institutions capables de les soutenir.
Quelles devraient être les réponses politiques ?
Actuellement, le projet Community Energy and the Sustainable Transition (CESET) se concentre sur l’énergie communautaire durable au Mozambique, au Malawi et en Éthiopie. La crise énergétique européenne a révélé les limites des modèles actuels de fourniture d’énergie. Certains pays, comme le Malawi et le Mozambique, mettent au point des règlementations pour soutenir le développement d’un modèle alternatif de production d’énergie. L’énergie communautaire, projet dans la gestion duquel les locaux sont très impliqués, est une excellente stratégie de renforcement de la résilience, car elle permet aux résidents de prendre le contrôle de leurs ressources et de leurs approvisionnements énergétiques.
Une transition juste repose sur la mise en valeur du fonctionnement pratique de l’innovation climatique et sur son optimisation au niveau local en instaurant une atmosphère d’expérimentation. Par exemple, mon équipe est en train de mettre au point un laboratoire au Mozambique pour démontrer tout le potentiel de l’énergie communautaire. Un bon équilibre doit être trouvé entre le recours à une expertise qui n’est pas forcément disponible localement, et le développement de compétences au sein même du territoire.
Il y a de nombreux défis à relever, comme le manque de reconnaissance des compétences locales par les sponsors et les décideurs politiques, ou encore la durabilité à long terme de certains projets. Les aides au développement sont souvent versées sous forme de fonds irréguliers et peu fréquents, qui n’atteignent pas forcément les communautés concernées. Mais, comme l’a démontré la pandémie, les collectivités locales et les communautés peuvent se mobiliser efficacement dans un contexte qui évolue rapidement. Il existe énormément de solutions pour renforcer la résilience face au changement climatique, mais elles doivent mettre les communautés au centre de l’action.
Le secteur privé a-t-il un rôle à jouer en matière d’urbanisme climatique ?
Il pourrait être utile de développer un modèle d’entreprise sociale destinée à fournir des solutions d’assurance dans les quartiers informels. Les familles qui y vivent, si elles sont victimes d’une inondation par exemple, peuvent très rapidement se retrouver complètement démunies. Leur offrir une certaine sécurité permettrait de renforcer la résilience. Certaines communautés ont déjà ouvert la voie en créant des groupes d’épargne qui constituent leur propre forme d’assurance. Le secteur privé pourrait les aider en développant des modèles d’assurance destinés à améliorer la résilience de ces populations.
Le changement climatique est très inégalitaire : ce sont les plus vulnérables qui en subissent le plus les effets. Les villes ne sont et ne seront pas résilientes tant que chaque citoyen ne le sera pas individuellement. Si chaque vague de chaleur provoque de nombreux décès dans une ville, avec un impact négatif à la fois moral et physique, on ne peut pas parler de résilience. L’action climatique doit être porteuse de résilience pour tous. Améliorer la situation d’une minorité d’individus revient à l’aggraver pour l’ensemble de la communauté.
Novembre 2022
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