Approches territoriales pour lutter contre les inégalités régionales Maria Lucia Villela Garcia
Les crises successives que nous venons de traverser ont encore eu des effets sociaux et inégalitaires entre et au sein des pays, mettant à l’épreuve la résilience de. régions « laissées pour compte », déjà fragiles. Des approches locales contribuent à créer l’autonomisation et l’organisation nécessaires à l’instauration d’une résilience sociétale durable. En impliquant la communauté dans l’élaboration de solutions aussi bien que dans leur mise en œuvre, de telles approches mettent à profit les compétences et l’expertise locales, appuyées par des experts et par les secteurs public et privé.
Au Royaume-Uni, le « nivellement par le haut » est désormais un thème récurrent du discours politique, avec l’ambition affichée du gouvernement d’améliorer la productivité, les conditions de vie, les infrastructures, la fierté des communautés et l’autonomisation dans les régions qui en ont le plus besoin. Cette volonté, même si elle ne s’accompagne pas toujours d’actions ou d’investissements concrets, a attiré l’attention sur les défis posés par les régions « laissées pour compte » à travers le Royaume-Uni, souvent des villes post-industrielles et des zones côtières en déclin, mais également les quartiers déshérités de certaines agglomérations plus prospères, comme Londres ou Bristol.
De façon générale, les régions laissées pour compte se caractérisent par des résultats socio-économiques médiocres, des déficiences multiples (notamment dans le domaine des compétences et de l’éducation), ainsi que par un manque d’investissements et d’infrastructures sociales et culturelles dont la vocation serait pourtant de renforcer la résilience et le sentiment d’appartenance à une communauté. L’espérance de vie en bonne santé est également fortement influencée par la précarité : selon des chiffres récents de l’ONS (Bureau des statistiques nationales), elle est de presque 20 ans de moins pour les femmes nées dans les régions les plus défavorisées d’Angleterre, par rapport à celles nées dans les zones les plus riches, et de près de 19 ans de moins pour les hommes.
Le défi posé par ces régions démontre à quel point l’analyse de l’état économique général d’un pays peut donner une image erronée du bien-être de ses habitants – une nation peut paraître relativement prospère, alors que la richesse se concentre uniquement dans certaines villes ou régions. La pandémie de Covid-19 a encore accentué le déclin de ces zones en souffrance : début janvier 2022, une étude parlementaire a révélé que la population des communes anglaises les plus délaissées avait 46 % plus de risques de mourir du Covid-19, travaillait en général plus longtemps pour un salaire inférieur et avaient une vie plus courte et moins saine que les habitants du reste de l’Angleterre.
Toute la question est de savoir comment renforcer la résilience sociétale de ces régions laissées pour compte en s’attaquant aux inégalités sociales, économiques et environnementales. Selon certaines théories, la solution réside dans l’amélioration de la « connectivité », c’est-à-dire l’accès à une infrastructure numérique de qualité (qui fait souvent défaut dans ces régions) et à des services clés, comme les réseaux de transport. Bien qu’important et même nécessaire, cet aspect n’est toutefois pas suffisant pour renforcer la résilience sociétale.
Les crises systémiques, liées par exemple au Covid-19 ou au coût de la vie, ainsi que la mise en évidence de certains problèmes, sont l’occasion de repenser les économies et les réseaux locaux, et de les revitaliser afin de renforcer la résilience. Alors que de nombreuses communautés sont en difficulté, d’autres se montrent plus résilientes, grâce à des valeurs inclusives, collaboratives et durables prenant la forme de projets de petite taille, « fondés sur le lien », qui renforcent le sentiment d’identité et une certaine estime de soi. Les approches locales tiennent compte de la combinaison complexe de facteurs environnementaux et sociaux dans une zone donnée, en encourageant la participation et la responsabilisation des communautés locales, qui sont les mieux informées sur les enjeux et les plus à même de faire bouger les choses. Ces approches impliquent en général des processus de collaboration entre la population et les institutions locales (associations, autorités publiques, universités, entreprises locales…) ; leur objectif est d’instaurer des systèmes démocratiques de gouvernance grâce auxquels les habitants peuvent s’approprier le devenir de leur communauté.
Renforcer la résilience sociétale
Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche
Renforcer la résilience
Fondamentalement, la résilience consiste en la capacité à se remettre sur pied après un choc et à se préparer à ceux qui vont suivre. Markus Keck, de l’université d’Augsburg, et Patrick Sakdapolrak, de l’université de Vienne, la définissent selon trois axes : la capacité de faire face à l’adversité ; la capacité d’adaptation permettant de tirer des leçons pour l’avenir ; et la capacité de transformation afin de mettre au point des institutions et des mesures aptes à améliorer le bien-être pour renforcer la résilience sociétale face aux chocs futurs. Ces trois dimensions font de la résilience un processus dynamique et adaptatif.
Pour les communautés laissées pour compte, le renforcement de la résilience est un mécanisme politique plutôt que technique, ce qui rend d’autant plus précieuses les approches locales et adaptées au milieu.
L’exemple des communautés au sein desquelles cette approche a été appliquée permet aux acteurs locaux (résidents, autorités locales, organisations et institutions) de tirer certains enseignements inspirants, de rechercher des moyens novateurs de favoriser l’inclusion et la durabilité, et donc d’assurer un avenir plus résilient.
Les défis de l’approche fondée sur le milieu
Dans ce contexte, comment adopter une approche fondée sur le milieu pour renforcer la résilience sociétale des communautés délaissées ? Il est nécessaire de les accompagner dès la base pour qu’elles puissent mettre en œuvre des méthodes novatrices capables de faire évoluer les économies locales vers plus d’inclusion et de durabilité, ce qui revient à la fois à renforcer les groupes existants et à permettre l’émergence de nouveaux groupes chargés de représenter la diversité de la communauté et de ses problèmes. On peut par exemple expérimenter les différentes façons dont elles peuvent jouer un rôle crucial dans l’économie locale, notamment grâce à un modèle dans lequel les conseils confient la gestion des services locaux à des organisations locales, utilisant ainsi leur pouvoir d’achat pour créer de la richesse au sein de la communauté.
La mémoire collective joue elle aussi un rôle important en permettant d’échanger des connaissances sur ce qui a fonctionné ou non dans le passé – les bonnes pratiques, les succès et les échecs, les problèmes persistants. Cette mémoire, propre aux groupes communautaires d’un endroit donné, est composée des connaissances, de l’expérience et de la sagesse accumulées au fil du temps et des décisions prises concernant les questions les plus préoccupantes.
L’aspect relationnel est lui aussi crucial : comment créer des réseaux de collaboration et de coopération entre différents acteurs venus de différents secteurs ? Le secteur privé et le secteur public peuvent apporter leurs compétences spécifiques, tout comme les experts issus du monde universitaire ou de la société civile, entre autres. L’essentiel est que la communauté conserve un rôle actif et ne soit pas dominée par d’autres acteurs, car c’est elle qui ressentira prioritairement l’impact des changements. Une approche locale et fondée sur le milieu consiste à mettre en place un processus non hiérarchique, tendant vers des objectifs communs. La gouvernance et les relations de pouvoir doivent donc faire l’objet d’une attention particulière tout au long de ce processus.
L’approche locale en pratique
L’examen de la mise en pratique de ce type d’approche met en lumière les défis et le potentiel du renforcement de la résilience dans les communautés laissées pour compte. La région de la Rhondda Valley, située dans le sud du Pays de Galles, se trouvait autrefois au cœur de l’industrie minière du pays. Elle a dû faire face, pendant des décennies, à de graves difficultés économiques liées au déclin de cette industrie, mais également aux lourdes conséquences environnementales causées par les résidus nocifs de l’activité minière, qui ont gravement pollué rivières et forêts.
La durabilité écologique, un aspect important de la résilience à l’ère du changement climatique, se trouve au centre d’un projet local qui s’attaque à la pollution de la vallée par l’industrie charbonnière tout en cherchant à créer un nouveau sentiment de fierté. Son ambition est de construire un futur dans lequel le développement durable constituera une source de revenus, d’emplois et d’activités socioculturelles, tout en protégeant l’environnement grâce à l’utilisation de centaines d’hectares de terres publiques gérées par le Welsh Government Woodland Estate.
Depuis sa création, ce projet a fait preuve d’une grande capacité d’adaptation, en démontrant son aptitude à faire face aux contraintes et aux limites survenues en cours de route. L’ambition initiale d’une propriété communautaire du terrain s’est effondrée lors des négociations avec l’organisme public qui a proposé à la communauté, en compensation, un processus de coproduction. Une série d’ateliers dirigés par une entreprise sociale faisant partie de la communauté a alors été mise en place. Son but était d’élaborer une vision à long terme fondée sur un projet forestier combinant une réserve naturelle et une entreprise durable, permettant de créer des emplois et de générer de l’énergie durable, l’entreprise sociale se chargeant de former et d’employer la population locale.
Ce projet est toujours en cours, mais l’organisme public a signé un accord avec la communauté au titre de projet pilote et de jurisprudence pour évaluer la valeur sociale des contrats de commande. C’est porteur d’espoir, car les experts forestiers d’un organisme public auraient facilement pu étouffer les voix de la communauté si le projet avait été géré différemment.
Une pièce prometteuse dans le puzzle de la résilience
Les projets locaux et fondés sur le milieu ne sont qu’un moyen parmi d’autres de renforcer la résilience de la société dans les territoires laissés pour compte. Les politiques gouvernementales de plus grande envergure – dévolution et décentralisation politiques ou développement des infrastructures, en particulier les infrastructures numériques et les transports – ont toutes un rôle à jouer dans ce domaine. Mais les crises successives que nous traversons rendent nécessaires les actions collectives menées par les communautés. Pour répondre aux besoins des régions laissées pour compte, nous devons les prendre au sérieux en tant que processus véritablement locaux, ayant un fort potentiel pour renforcer la résilience sociétale dès la base et donner une voix aux communautés marginalisées.
Novembre 2022
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