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Le rôle social de la monnaie à l’ère de la numérisation Tristan Dissaux

Socio-economy & New Tech
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25.11.2022 7mins | Article

La numérisation des moyens de paiement et l’évolution vers une société sans espèces constituent un progrès en termes de gains et d’efficacité. Mais elles exercent également des effets pervers sur la cohésion sociale et l’inclusion financière : à mesure que les monnaies numériques se généralisent, le système de paiement a tendance à devenir un bien privé, ce qui risque de laisser sur la touche les populations les plus vulnérables. 

Au cours des dernières décennies, les systèmes monétaires se sont transformés : dans les pays développés du moins, ce sont les monnaies numériques, et non plus l’argent liquide, que l’on retrouve en première place des moyens de paiement. La pandémie a accéléré cette évolution, au point que les paiements par carte, en ligne ou mobiles sont devenus omniprésents et que l’argent liquide a partiellement disparu. Si aucune mesure n’est prise, ce phénomène ne fera que s’amplifier au fil du temps. 

Pourtant, si les gains sont indéniables, notamment en termes d’efficacité, de sécurité et de facilité d’utilisation, il y a un revers de la médaille au niveau de l’inclusion sociale. D’un côté, la numérisation est un outil d’inclusion dans la mesure où les moyens qu’elle fournit élargissent les possibilités de transactions et créent des historiques financiers. De l’autre, elle a tendance à exclure ceux qui ne peuvent ou ne veulent y prendre part, en particulier les individus qui se trouvent à la marge de la vie financière et ne peuvent se passer d’argent liquide. 

Cette dichotomie risque d’aggraver la fracture sociale. Pour les populations les plus fragiles, la numérisation peut prendre la forme d’un rouleau compresseur qui avance sur eux à marche forcée. Il s’agit là d’une manifestation particulière de la « fracture numérique » plus large qui touche les personnes n’ayant pas accès à la technologie, mais aussi les moins douées en la matière et en premier lieu les personnes âgées. Beaucoup d’entre elles ont souvent du mal à se familiariser avec les outils de paiement numériques alors même qu’elles ne peuvent plus disposer des options dont elles étaient coutumières, comme le règlement par chèque des dépenses domestiques ou l’accès aux agences bancaires où elles peuvent être guidées et conseillées.

L’érosion du rôle social de l’argent

On a tendance à analyser la numérisation de l’argent en termes économiques, en insistant sur les coûts et les gains d’utilité, sans tenir compte de la fonction sociale de la monnaie. Les systèmes monétaires ne sont pas seulement techniques, ils sont aussi des outils essentiels de la cohésion sociale, créant une « communauté de paiement ». Ils incarnent des valeurs partagées, telles que la légitimité et la confiance, et leur fonctionnalité est essentielle pour la résilience sociale.

Telle qu’est se développe actuellement, la numérisation entraîne également des répercussions sur le sentiment de propriété publique du système de paiement. Il s’agit là d’une infrastructure critique dans laquelle le secteur financier ouvre la voie, car il possède les outils et les réseaux nécessaires, ce qui a tendance à privatiser de plus en plus les systèmes de paiement. L’argent liquide en tant que monnaie « légale » est légitimé par l’État et a une valeur de bien public : une notion qui tend à s’estomper à mesure que le « cash » disparaît.

La numérisation affecte également l’une des qualités propres à l’argent liquide – son anonymat – et permet une surveillance accrue et davantage d’analyse des transactions financières, que ce soit par les institutions privées ou par l’État. Elle améliore la transparence et la sécurité, tout en érodant la liberté et la confiance dans les institutions.  

Le sentiment d’exclusion est encore accentué par les coûts des systèmes de paiement numériques, qui pèsent de façon disproportionnée sur les plus pauvres. Ceux qui ne peuvent pas utiliser ces modes de paiement – souvent des personnes à faibles revenus – paient encore davantage lorsque des frais supplémentaires sont appliqués au paiement en espèces ou lorsqu’ils sont exclus des tarifs promotionnels liés aux services numériques.  

Les modes de paiement deviennent de plus en plus des biens positionnels, fortement corrélés au statut socio-économique de chaque individu. Les plus modestes ne peuvent utiliser que de l’argent liquide et des cartes (prépayées ou de débit) relativement onéreuses, tandis que les plus aisés profitent de tous les services et avantages que leur procurent leurs cartes de crédit.   

Renforcer la résilience sociétale

Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche

L’argent comme bien public

Puisque le rythme de la numérisation ne fera qu’accélérer en raison des innovations constantes dans le secteur des systèmes de paiement, la question se pose alors de savoir comment remédier à ces inconvénients et préserver le rôle social de l’argent.  

Il faut reconnaître que le développement de la numérisation est lié au fait qu’il est logique, en termes de coûts et d’efficacité, que le secteur financier privé renonce à utiliser l’argent liquide. C’est ce qui a provoqué l’érosion de l’infrastructure des espèces elle-même, qui incite à son tour les individus à passer au numérique. Par conséquent, afin de préserver l’argent liquide pour ceux qui en ont besoin, il est nécessaire de le reconnaître comme étant un bien public, à l’instar d’un service public. Sur cette question, l’engagement de l’État est indispensable.

En parallèle, des mesures doivent être prises pour minimiser l’exclusion, par exemple en garantissant l’accès aux comptes de paiement et en apportant un soutien et une formation efficaces à ceux qui souhaitent s’initier aux outils numériques. Cela implique la collaboration du secteur public et du secteur financier privé, sous la houlette de l’État par le biais de la législation, de la réglementation et de mesures incitatives.

Tandis que les banques centrales développent des monnaies numériques, il est important que nous préservions la légitimité sociale de l’argent en tant que symbole de souveraineté, que l’argent liquide représente depuis si longtemps. C’est en faisant preuve d’une grande prudence dans la conception des monnaies numériques publiques que nous pourrons préserver les vertus spécifiques à l’argent liquide. Une véritable option publique appliquée aux paiements numériques peut être un bon complément aux solutions existantes.

L’« euro numérique » en est un bon exemple. Cette monnaie a pour vocation de compléter les espèces, et non de les remplacer, tout en améliorant l’accessibilité, le choix et l’inclusion, et peut être perçue comme un signal encourageant de la part du secteur public dans le domaine des paiements numériques. La Banque centrale européenne pourrait s’inspirer de la Chine, qui a utilisé pour le yuan numérique (e-CNY) la même iconographie que sur les billets en yuan.

Réaffirmer le rôle social de l’argent

Il ne faut toutefois pas perdre de vue les aspects positifs de la numérisation. Dans les pays du Sud, elle a été une bénédiction pour l’inclusion financière, comme en témoigne M-Pesa, un service de transfert d’argent par téléphone mobile lancé à l’origine au Kenya et désormais étendu à tout le continent africain. Son succès ne s’est cependant pas systématiquement traduit par une meilleure résilience des utilisateurs : mieux connectés à un service de paiement, ils sont aussi plus exposés aux chocs, à l’endettement, à la fraude ou aux jeux d’argent en ligne. Il faut absolument s’efforcer de percevoir les inconvénients potentiels de l’innovation, tant cette dernière est toujours fortement associée à un idéal de progrès. 

L’argent est appelé à se numériser de plus en plus, dans un avenir fait de cryptomonnaies, de paiements « de machine à machine » et de numérisation des banques centrales, entre autres innovations. Une période de crise est toujours un bon moment pour réfléchir collectivement à ce que nous souhaitons que l’argent devienne et à ses qualités, car le changement est irrémédiable et toujours plus rapide. Dans l’intérêt de la résilience de la société tout entière, l’aspect social de la monnaie doit avoir le même poids que les gains permis par la numérisation en termes d’économie et d’efficacité.

Novembre 2022

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