Politiques commerciales, changement climatique et évolution de l’avantage comparatif Emilia Lamonaca
Le commerce international est l’un des domaines dont la résilience est menacée par le changement climatique. En effet, dans de nombreux pays, la capacité de production des produits de base, qui était pourtant au cœur de leur avantage compétitif, est en train de s’éroder. Il est donc nécessaire de mettre en place des politiques d’adaptation. Une approche homogène en matière de fixation des normes pourrait constituer une étape essentielle, tant pour la sécurité du commerce que pour l’atténuation du changement climatique.
Une relation bilatérale
La relation entre commerce et changement climatique est de nature bilatérale. Les échanges commerciaux affectent le climat par le biais des émissions de CO2 provenant de la production, du transport et de la consommation des marchandises. Et par ailleurs, le changement climatique peut, à long terme, modifier les avantages comparatifs des pays et bouleverser la structure des échanges.
Le secteur viticole, par exemple, est un secteur stratégique pour des pays comme la France ou l’Italie, ainsi que pour les producteurs du « nouveau monde », notamment les États-Unis, le Chili, l’Australie et l’Afrique du Sud. La culture de la vigne requiert des conditions climatiques bien spécifiques que l’on trouve actuellement dans certaines régions de ces pays. Or le changement climatique pourrait étendre ces conditions favorables à d’autres territoires, refaçonnant ainsi leur avantage comparatif et modifiant, de ce fait, la structure des échanges. De même, le réchauffement climatique risque d’entraîner des répercussions négatives sur les pays producteurs actuels, qui vont devoir adapter leur production pour mieux résister à ces conditions changeantes et conserver leur avantage comparatif.
Un commerce aux termes inégaux
D’un point de vue commercial, un pays peut demeurer résilient face au changement climatique s’il produit des marchandises de plus grande valeur, en comparaison avec un volume plus élevé de production de moindre valeur. Mais cet avantage tend à profiter aux pays les plus riches, en raison de leur niveau de développement et de connaissances.
En d’autres termes, il est plus facile pour les pays riches de s’adapter au changement climatique car ils sont plus concernés par le maillon « transformation » de la chaîne d’approvisionnement internationale. À l’inverse, de nombreux pays en développement produisent des matières premières agricoles qui sont déjà mises à rude épreuve par l’évolution des conditions climatiques.
En théorie, ces pays devraient prendre des mesures capables de modifier leur structure commerciale, en changeant leurs modes de production et en privilégiant des cultures résistantes aux nouvelles conditions climatiques. Mais il s’agit là d’un processus à long terme, et une telle adaptation, en pratique, n’est ni simple ni rapide à mettre en œuvre.
Dans ce contexte, comment concevoir une architecture commerciale capable de renforcer la résilience, en particulier dans les régions du monde où les conséquences du réchauffement climatique seront les plus dramatiques ?
Renforcer la résilience sociétale
Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche
Une approche coopérative
L’une des clés est la coopération internationale par le biais de l’architecture commerciale existante et d’institutions telles que l’Organisation mondiale du commerce. Des accords internationaux peuvent d’ores et déjà être conclus pour permettre aux pays en développement non seulement de bénéficier de l’aide des pays développés pour s’adapter à l’évolution du climat, mais également de profiter de leurs connaissances concernant les techniques de production plus respectueuses de l’environnement.
Toutefois, le système commercial international reste intrinsèquement inégalitaire. Les pays développés ont tendance à délocaliser leurs activités les plus polluantes dans les pays en développement, tout en conservant leurs activités à forte valeur ajoutée, comme les services ou la transformation. Une approche qui n’est cependant pas viable sur le long terme, puisque les effets du changement climatique sont internationaux.
Une coopération doit être mise en place dans l’intérêt de tous. Multilatérale, elle se révèle complexe et difficile à mettre en œuvre. Il est donc plus réaliste d’envisager une coopération bilatérale entre régions. La coopération en vue d’établir des normes plus vertes peut constituer, à ce niveau, une politique commerciale efficace pour atténuer le changement climatique et renforcer la résilience.
Instaurer de nouvelles normes
L’harmonisation des règlementations est essentielle pour parvenir à un équilibre entre les pays développés et les pays en développement. Grâce à la coopération internationale, ces derniers pourraient parvenir à une résilience commerciale en instaurant des normes homogènes communes à plusieurs pays. Mais à quoi doit ressembler cette harmonisation ?
Elle ne doit pas simplement se limiter à des mécanismes de tarification. Même si les tarifs douaniers sont les outils les plus courants en matière de commerce, leur effet tend à s’émousser et à affecter le prix des marchandises plutôt qu’à créér des normes.
Il ne faut pas négliger l’outil que représentent les mesures non tarifaires, telles que les mesures sanitaires et phytosanitaires dans le secteur agroalimentaire. Ces mesures sont complexes, car elles font augmenter les coûts de production par les coûts de mise en conformité. Mais elles peuvent être d’une grande utilité pour promouvoir à la fois la résilience des échanges commerciaux et l’atténuation du changement climatique, en établissant une règlementation en faveur d’une production plus propre.
L’expansion du commerce agroalimentaire au cours des dernières décennies a fait augmenter la part de marché des pays en développement. Une croissance qui s’est produite parallèlement à la mise en œuvre de mesures non tarifaires, notamment sanitaires et phytosanitaires, ce qui suggère que ces mesures sont bien favorables au commerce et qu’elles contribuent à combler le fossé entre pays développés et en développement, en établissant des normes communes et, en fin de compte, en renforçant la résilience de ces derniers. Et ce ne sont pas les seuls avantages que peuvent apporter des mesures de ce type.
Prenons le cas de l’application des mêmes normes de sécurité alimentaire dans les pays développés et dans les pays en développement. Une meilleure harmonisation des normes offre à ces derniers une certaine sécurité, puisqu’ils savent que leurs produits peuvent faire l’objet d’échanges internationaux ; cette certitude leur permet d’adopter une approche à plus forte valeur ajoutée plutôt que de se limiter à la production de marchandises. Des adaptations de ce type peuvent renforcer la résilience du commerce à l’ère du changement climatique.
Dans le même temps, cette approche est susceptible d’instaurer des normes en faveur de techniques de production plus propres, qui atténueraient le changement climatique, tout en ouvrant la voie à une coopération au sujet des politiques et des normes à mettre en place pour lutter contre le changement climatique proprement dit
Pour que l’adaptation à ces règles harmonisées fonctionne correctement, il faut qu’elles soient adoptées au niveau international. Nous en sommes encore loin. Mais lorsque ce sera le cas, elles pourraient constituer la principale contribution des politiques commerciales à l’atténuation du changement climatique et au renforcement de la résilience.
Novembre 2022
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