Les réseaux informels dans un monde en mutation : adaptation et assistance pour renforcer la résilience sociétale Philip O'Donnell
Dans de nombreux pays, les réseaux informels sont des outils essentiels de résilience sociétale lorsque les structures plus formelles sont défaillantes, voire inexistantes. Traditionnellement, le rôle de ces réseaux multigénérationnels est de soutenir la communauté au sens large, mais leur structure tend à se désagréger dans un monde de plus en plus urbanisé. Dans les villes, leurs impacts sont limités par la nature souvent provisoire de la population et par l’affaiblissement de la confiance sociale. La résilience de ces réseaux informels pourrait toutefois être renforcée grâce à des aides ciblées de l’État et du secteur privé, visant notamment à fournir une meilleure protection sociale et à permettre aux ménages de tisser eux-mêmes leurs propres filets de sécurité.
Fondés sur les valeurs familiales, communautaires et relationnelles, ainsi que sur le soutien matériel qu’ils peuvent apporter, les réseaux informels sont des outils cruciaux de la résilience sociétale dans les nombreuses régions où les réseaux de soutien institutionnels sont sous-développés ou inexistants. Parfois controversés, notamment dans les sociétés où l’État et le secteur financier jouent un rôle prépondérant en temps de crise, ils sont toutefois d’une aide extrêmement précieuse pour faire face aux chocs dans certaines parties du monde où ils sont devenus la norme.
Pour la population subissant la « triple peine » de la pauvreté (insuffisance des revenus, incertitude économique et refus d’accès aux produits financiers), les réseaux informels constituent des filets de sécurité flexibles. Les entrepreneurs exerçant une activité de subsistance, par exemple, sont amenés à y recourir de temps à autre.
Du rural à l’urbain : un contexte en mutation
Pour autant, les réseaux informels ne sont pas génériques, et ne peuvent être déconnectés de la question du contexte. Ils sont devenus de moins en moins efficaces dans les milieux urbains, notamment dans les quartiers défavorisés des grandes villes, alors qu’au sein des communautés rurales très soudées les réseaux de soutien s’étendent parfois sur plusieurs générations. Dans les quartiers pauvres, la cohabitation de communautés d’origines diverses et les mouvements fréquents d’entrée et de sortie nuisent à l’instauration du climat de confiance et de solidarité que l’on observe plus fréquemment au sein des communautés plus petites et mieux ancrées.
Parmi la population la plus précaire, de nombreux individus, ménages ou petites entreprises n’ont peut-être pas même accès à l’offre limitée des réseaux informels. Ces derniers, à eux seuls, sont de plus loin d’être suffisants pour garantir la sécurité économique qui accompagne une résilience sociétale efficace.
La question qui se pose alors est la suivante : comment renforcer la résilience là où les réseaux informels constituent peut-être la seule option réaliste ? Une réponse pertinente consisterait à s’appuyer sur ces réseaux informels, à renforcer leur efficacité en les associant à des systèmes plus formels, ce qui fonctionne déjà au niveau des ménages.
Renforcer la résilience sociétale
Cet article fait partie d'une publication du Fonds AXA pour la Recherche
Renforcer la résilience sociétale : le rôle du secteur privé
Quels sont les moyens de compléter et renforcer au mieux les réseaux informels ? Si certains outils ont déjà fait leurs preuves, comme la microfinance, ils s’adressent toutefois aux groupes sociaux ayant déjà acquis une certaine résilience – les petites entreprises, par exemple. La population la plus défavorisée, elle, a des besoins généralement très différents, et le processus de renforcement de la résilience s’appuie sur une base fragile. Il faut parfois s’assurer que les individus ou les familles ne souffrent pas de faim aiguë ou chronique, d’abus ou de négligence, ou encore de conditions sanitaires les mettant en danger. Ces conditions de vie extrêmement difficiles provoquent souvent, même au sein des communautés très pauvres, des phénomènes de stigmatisation les conduisant parfois à s’éloigner de la vie communautaire ; une mise en retrait sociale qui empêche le développement du type de réseaux de proximité sur lesquels ces populations pourraient s’appuyer de temps en temps, et qui exacerbe leur vulnérabilité. Veiller à ce que les personnes en grande précarité puissent répondre quotidiennement à leurs besoins les plus élémentaires est une condition préalable à leur implication dans la société et, par conséquent, dans les stratégies de résilience qui pourraient les épauler dans les régions en développement.
Si le rôle traditionnel de l’État est de garantir les formes élémentaires de protection sociale, il n’en reste pas moins que le secteur financier privé doit prendre appui sur cette base. Dans les pays les plus pauvres, c’est l’épargne (et, dans une moindre mesure, les produits de prêt) qui tient lieu d’assurance pour faire face aux risques et renforcer la résilience. En facilitant l’accès aux produits d’épargne dont les ménage les plus précaires ont besoin, et en innovant dans ce domaine, le secteur privé peut jouer un rôle essentiel, d’autant plus s’il tire parti de la technologie – notamment des smartphones - pour élargir la portée de ces services.
Le rôle de l’État : cibler les ménages
Pourtant, et malgré la force d’innovation que peut apporter le secteur privé, on ne peut se reposer exclusivement sur lui pour répondre aux besoins des populations les plus fragiles. En fin de compte, l’État a la responsabilité du bien-être de ses citoyens. La question est de savoir comment il peut au mieux assurer la sécurité de ceux qui se trouvent en bas de la pyramide et améliorer la résilience de la population dont la survie dépend des réseaux informels.
Une approche efficace, abordable et réalisable pourrait consister à cibler parmi les principaux postes de dépenses des ménages ceux qui sont essentiels à la résilience, notamment le logement, les soins de santé ou les coûts liés à l’énergie. Ce sont là des postes de dépenses considérables et récurrentes, pour lesquels une aide étatique pourrait contribuer à alléger la pression pesant sur ces ménages défavorisés.
Une approche conjointe pour envisager l’avenir
Pour en revenir aux réseaux informels, l’adoption par les secteurs public et privé d’une approche innovante en termes de fourniture de protection sociale pourrait renforcer la résilience de la population qui dépend actuellement des réseaux informels, en suscitant de nouvelles opportunités d’autonomie et d’entreprenariat à petite échelle. Les solutions allégeant la pression financière qui pèse sur les ménages pourraient également venir en aide aux entreprises au niveau microéconomique, tant leurs activités économiques ont tendance à s’entremêler.
Les réseaux informels en tant qu’outils de résilience sociétale doivent être appréhendés dans le contexte de leur évolution et de leurs limites dans un monde en voie d’urbanisation, de plus en plus confronté à la rupture des liens communautaires. Mais ces réseaux restent pourtant, pour de nombreuses personnes, d’une nécessité vitale. Le recours à des mesures de protection sociale innovantes offre un potentiel significatif pour renforcer la résilience des individus confrontés à la pauvreté et améliorer leur capacité à faire face aux crises actuelles et à venir.
En bref, adopter une approche commune pourrait préserver et optimiser les meilleurs aspects des réseaux informels – leur flexibilité et leur fort ancrage social – tout en veillant à ce qu’ils ne constituent pas la seule option.
Novembre 2022
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