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Changement climatique, biodiversité et épidémies : liens et leçons à tirer pour la prochaine crise mondiale

Climate & Environment
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10.06.2020 11mins | Article
Notre destruction de l'environnement est-elle responsable de la pandémie du COVID-19 ? Les scientifiques les plus renommés nous ont mis en garde : le déclin accéléré des ressources naturelles de la planète met les sociétés humaines en danger. En déséquilibrant les écosystèmes, nous perdons les biens et services vitaux qu'ils fournissent, notamment la régulation de l'émergence de nouveaux agents pathogènes.

"Ce que la crise actuelle a montré, si c’était encore nécessaire, c'est à quel point tous les problèmes de la planète sont aujourd'hui interconnectés", souligne Marie Bogataj, Directrice du Fonds AXA pour la Recherche et de la Prospective Groupe. "L’un de ces éléments d'interconnexion est beaucoup moins connu que les autres, alors qu'il est absolument vital : il s’agit de la biodiversité. La crise du COVID-19 est profondément liée au changement climatique et au déclin de la biodiversité".

Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, le Fonds AXA pour la Recherche a réuni neuf de ses plus éminents titulaires de chaires au sein d’un groupe de travail spécialement dédié pour discuter des questions sanitaires, économiques, financières et environnementales qui se posent pour l'après-crise. Dans le deuxième épisode d'une série de trois conférences d'experts, trois membres de cette ‘Task Force COVID-19’ donnent un aperçu des mécanismes inhérents qui relient la nature à la santé humaine, et des leçons à tirer pour la prochaine crise mondiale.

Comment le changement climatique et la perte de biodiversité alimentent-ils les pandémies ? Allons-nous en subir davantage à l'avenir ?

Prof. Dirk Schmeller

C'est une question de chiffres. La population mondiale a doublé depuis 1970, et ce faisant, nous avons fait diminuer l'espace vital alloué à la vie sauvage. Nous avons abattu des forêts, détruit de nombreux paysages. Et dans ces zones, il y a beaucoup d'agents pathogènes. Les agents pathogènes sont des composants très naturels ; ils servent à éliminer les individus les plus faibles. À partir du moment où nous détruisons la biodiversité, la nature, l'environnement, nous prenons le risque d’entrer en contact avec ces agents et/ou avec les animaux qui en sont porteurs. L’homme a toujours consommé du gibier, mais c'est le nombre croissant de contacts avec cette nature sauvage qui est à l'origine de ces débordements. Nous devons prendre conscience que la crise actuelle est mineure par rapport au changement climatique et à la perte de biodiversité. Pourquoi ? Le changement climatique est un facteur de stress très global, pour les écosystèmes, pour les humains, pour les animaux... Compte tenu de ce stress, nous ne pouvons que nous attendre à une augmentation de la fréquence des zoonoses, ces maladies infectieuses qui se propagent aux humains à partir d'animaux. En somme, nous ouvrons grand les portes pour que ces nouveaux agents pathogènes continuent d'entrer et de causer des problèmes.

Prof. Gerard Killeen

En un mot, la réponse est : oui, nous devons nous attendre à d'autres pandémies. Ce que je voudrais surligner, c'est que ce n'est pas nouveau. Ce problème existe depuis un certain temps déjà. L'histoire nous en dit long. Prenez l'émergence du VIH. Le virus de l'immunodéficience simienne (VIS), version primate du VIH, infecte régulièrement des individus en Afrique centrale et orientale depuis des centaines d'années. Mais ce n'est que dans la seconde moitié du XXe siècle qu'il s'est réellement imposé comme une maladie à transmission interhumaine. La leçon à en tirer est que, même si cela ne s'est pas produit pendant des centaines d'années, quand cela est finalement arrivé, il y a eu trois occurrences de suite ! Une fois que les choses se déclenchent, elles vont le faire de manière régulière. Et ce sera le cas pour de nombreux nouveaux agents pathogènes, dont le COVID-19.

Cette crise est-elle un signal d'alarme ? Offre-t-elle une occasion de repenser la nature de notre relation avec les écosystèmes qui nous soutiennent et de relâcher la pression que nos activités exercent sur eux ? 

Prof. Franck Courchamp

Cette crise a montré qu'elle était profondément liée à la perte de diversité. En ce sens, c'est en effet l’occasion pour nous de réaliser non seulement que nous avons un impact direct sur les écosystèmes, mais que nous avons aussi des impacts indirects qui reviennent nous frapper comme un boomerang. Les coûts sanitaires que nous subissons avec le COVID-19, ainsi que l’impact économique énorme qui en découlent, devraient nous faire prendre conscience que la destruction des habitats, la surexploitation et le transport des espèces, les invasions biologiques, l'agriculture industrielle et l'augmentation des voyages à travers le monde (avant la crise, un avion décollait toutes les secondes) déstabilisent tout notre environnement et favorisent la propagation des maladies. Il y a des expériences et des leçons à en tirer. La Chine, par exemple, a déjà annoncé qu'elle allait interdire la consommation d’animaux sauvages, ce qui constitue à mon avis un grand pas en avant. De même, je pense que nous devrions promouvoir des lois qui interdisent le transport ainsi que le commerce illégal d'animaux sauvages afin de ralentir les invasions biologiques. Nous avons également besoin de lois qui réglementent la déforestation, l'exploitation minière et l'élevage industriel, trois secteurs qui favorisent l'émergence de nouvelles maladies et donc de pandémies.

Prof. Dirk Schmeller

Le changement climatique est devenu un enjeu de plus en plus évident pour les gens, ce qui est loin d’être le cas pour le déclin de la biodiversité. Cette crise pourrait être l'occasion de mettre en lumière ce problème. Elle pourrait aider les gens à comprendre le concept de One Health, c’est-à-dire l’idée selon laquelle tout est lié, la santé des animaux, la santé de la nature et la santé des humains. La biodiversité est incroyablement complexe. Quelles que soient la complexité des machines de pointe que les humains construisent, elles seront toujours simples en comparaison. La crise actuelle montre les conséquences de l'altération d'un tel système, du fait de ne pas le maintenir en bonne santé. Elle démontre clairement que lorsque des espèces disparaissent, lorsque les barrières naturelles sont éliminées, tout ce moteur qu'est la biodiversité s’enraye, et à chaque petit dysfonctionnement, le risque de pandémie augmente.

Prof. Gerard Killeen

Pour beaucoup de gens jusqu’à maintenant, de telles pandémies ne concernaient que les autres. Ce n'est pourtant pas la première fois en cent ans qu'un agent pathogène émergent a véritablement touché des populations humaines. La plupart d'entre nous n'a été que légèrement impactée pour l’instant, mais le pire est peut-être à venir. Il y a un enjeu énorme sur la manière dont cela met notre humanité au défi et sur la façon dont nous percevons ce qui est important. Cette crise démontre une fois de plus la nécessité de régler nos problèmes nationaux puisque nous avons un défi mondial à relever et que nous devons nous y mettre tout de suite. Nous devons faire preuve de solidarité internationale, ce qui est difficile à concilier avec la fermeture des frontières, mais c'est quelque chose que nous allons devoir faire ensemble. Nous devons également écouter les experts, apprendre d’eux comment préserver la biodiversité. Nous avons besoin de mesures de quarantaines vétérinaires ; nous devons contrôler les agents pathogènes humains aux frontières et nous devons être particulièrement attentifs aux espèces envahissantes. C’est un problème qui nous menace depuis longtemps, et nous ne pouvons plus nous permettre d’attendre.

Quelles sont les similitudes entre les espèces envahissantes et les zoonoses ?

Prof. Franck Courchamp

Les deux ont beaucoup en commun et peuvent même être étroitement liés. Pour rappel, les espèces envahissantes sont des espèces qui ont été introduites par l'homme, soit accidentellement soit délibérément, en dehors de leur écosystème d'origine. Une fois introduites, elles s'installent, se propagent et prennent le dessus. Les zoonoses sont des maladies infectieuses transmissibles d’un animal à l'Homme. Les espèces envahissantes et les zoonoses ont les mêmes facteurs de propagation. Elles sont dues soit à la dégradation de l'habitat causée par les activités humaines, soit au transport d'espèces locales vers de nouvelles régions. Les mécanismes sont également similaires. Ils sont tous deux caractérisés par l'absence d'évolution commune entre les nouveaux venus et les espèces locales, et donc une absence de mécanismes de défense acquis. Il existe également des similitudes en ce qui concerne les conséquences. Les deux ont un impact écologique, mais aussi des conséquences sanitaires et économiques dramatiques. Tous deux doivent être considérés comme une conséquence de notre mauvaise gestion de l'environnement et des règles du commerce international, ou plutôt de leur absence. Il y a des leçons à tirer, car ces deux problèmes peuvent et doivent être atténués plus efficacement grâce à une planification proactive et à une collaboration internationale. Un autre lien entre les deux est que les espèces envahissantes peuvent contribuer à la propagation des agents pathogènes zoonotiques dans le monde entier. Certaines espèces envahissantes comprennent même des agents pathogènes. Le COVID-19 peut être considéré comme une espèce envahissante car, par définition, il s'agit d'une espèce qui provient d'une autre région et qui s'est propagée dans des régions qui ne sont pas en mesure d'y faire face. Historiquement, les agents pathogènes envahissent les écosystèmes depuis longtemps. Les premiers étaient des agents pathogènes de plantes, les maladies des cultures, par exemple, qui ont eu des conséquences désastreuses pour l'agriculture. Il y a aussi des cas d'espèces envahissantes qui ne sont pas des agents pathogènes mais qui peuvent propager des agents pathogènes. Le moustique tigre, par exemple, qui est endémique dans le sud de la France, peut transporter jusqu'à 30 virus différents, dont la fièvre jaune et Zika. Il faut également préciser que les zoonoses ne menacent pas seulement les humains, elles menacent aussi d'autres animaux. Les écureuils gris des États-Unis sont les porteurs sains d'un agent pathogène qui est en train d'exterminer les écureuils roux au Royaume-Uni.

Les pays à faibles et moyens revenus ont une plus grande expérience de ce type de crise, quelles sont les leçons que nous pouvons en tirer ?

Prof. Gerard Killeen

C’est un immense privilège d’avoir travaillé en Tanzanie et dans d'autres régions d'Afrique, car j’ai appris combien il est crucial de ne pas baisser les bras, tout simplement. Quand on pense aux gens qui travaillent dans les programmes nationaux de lutte contre le paludisme et le VIH, ils ont toujours peu d’atouts dans leur jeu. Quand on vient de l'extérieur, et que l’on n'est pas habitué, on est vite tenté d'abandonner, mais, vous savez, j'ai vu des choses extraordinaires être accomplies, 10 millions de moustiquaires être distribuées en un jour, des épidémies de choléra être contenues. Il a fallu fermer tous les restaurants et points de vente de nourriture informels; il a fallu venir distribuer de la nourriture aux portes, mais ça a marché... Je suis tout à fait conscient du fait que les Nigérians ont sauvé le monde d’Ebola en 2014, lorsqu'ils ont réussi à retrouver la trace de quelque 5 000 personnes dans l'immense métropole de Lagos. Toutes sortes de choses sont possibles. Il est facile de voir le verre à moitié vide, mais nous devons vraiment nous concentrer sur la moitié pleine et sur tous les grands succès qui ont eu lieu dans le domaine de la santé publique. Il en existe un nombre considérable, en particulier dans certains des pays les plus pauvres. Ils sont habitués aux difficultés. Permettez-moi de vous le dire : ce n'est pas mon premier confinement, mais c'est de loin le plus confortable ! Donc, pour répondre à votre question, il y a beaucoup à apprendre, en particulier des pays à faibles et moyens revenus.

En quoi cette pandémie est-elle différente des autres, et pourquoi un verrouillage mondial était-il nécessaire ?

Prof. Gerard Killeen

En temps normal, je travaille sur le paludisme, mais j'ai suspendu ces activités pour un temps et je travaille actuellement sur la modélisation de la transmission des agents pathogènes du coronavirus. À bien des égards, le coronavirus pose des problèmes qui nous sont familiers dans le domaine du paludisme. Le premier est qu'un très grand nombre de personnes qui ont la maladie, soit ne le savent pas, soit sont infectées de façon tellement bénigne qu’ils n’en font même pas cas. C’est un problème différent de celui d’épidémies telles que le virus Ebola. Les personnes atteintes de l'Ebola sont très malades, et il est facile de repérer les cas grâce à la surveillance épidémiologique. Mais lorsque la plupart des cas sont très bénins, voire ne présentent aucun symptôme, cela signifie qu'ils ont tendance à ne pas être détectés, et même si vous mettez en place un système de surveillance très actif, le problème est que ces symptômes bénins coïncident avec d'autres agents pathogènes très courants. Nos collègues chinois ont fait de très bons rapports au début de l'épidémie pour nous mettre en garde contre la nature très variable et non spécifique de cette pathologie. Si l'on voulait retrouver ne serait-ce que les cas symptomatiques, il faudrait en gros tester toute personne présentant n’importe quel symptôme. Cela signifie que les interventions auxquelles nous pensons normalement (tester, traiter, retracer les contacts, etc.) ne fonctionneront pas. Il en va de même pour le paludisme. Les approches que nous adoptons doivent être préventives, elles doivent être préemptives, ce qui signifie que l'on doit arrêter l'épidémie avant qu'elle ne commence ; il faut s'occuper des foyers d’infection avant qu'ils ne se produisent. S’il est impossible de savoir qui est infecté, alors il faut demander à tout le monde de se protéger et de protéger les personnes qui les entourent, de la même manière que nous demandons à tout le monde d'utiliser une moustiquaire. Cela signifie que les gens vont devoir faire des choses qui vont leur paraître bizarres, comme ne pas aller au magasin même s'ils se sentent bien, ou ne pas se frotter les yeux. Ce sont des choses difficiles à mettre en place, mais nécessaires.

Avril 2020

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