Les espèces envahissantes ont été citées comme l’une des principales causes de la perte de biodiversité. Quelle est l’ampleur du problème ?
Pr Franck Courchamp : Ce phénomène touche toutes les régions du monde. Au-delà de l’impact sur la biodiversité et les écosystèmes, il nuit à la santé humaine et à l’économie. Chaque jour, des centaines d’espèces sont introduites dans des zones où elles ne sont pas indigènes. Bien sûr, toutes ne sont pas envahissantes. En général, on estime qu’environ 10% d’entre elles s’établiront dans le nouvel environnement. De ce nombre, environ une sur dix deviendra problématique. Ces espèces envahissantes sont introduites principalement par le commerce ou le tourisme. Étant donné l’ampleur du phénomène, l’effet total est suffisant pour représenter un véritable problème. Nous cherchons actuellement à déterminer quelles sont les caractéristiques qui rendent une espèce potentiellement envahissante et ce qui rend certains écosystèmes plus résistants, afin de pouvoir intervenir en amont, avant qu’une espèce ne devienne problématique.
Vous avez mentionné la santé et l’économie. Avons-nous une idée de ce que les espèces envahissantes nous coûtent chaque année ?
Pr Franck Courchamp : Il y a différents effets. Nous avons publié il y a trois ans une étude sur les coûts économiques des insectes envahissants et nous sommes arrivés à une estimation de 70 milliards de dollars par an. Cela ne représente qu’une petite partie du coût réel. De nombreux coûts ne sont pas pris en compte, des espèces n’ont pas été évaluées et beaucoup de pays n’ont pas de données.
Est-ce que l’impact de ces espèces envahissantes est immédiat ?
Pr Franck Courchamp : L’introduction de chats ou de rats sur une île va très rapidement tuer les vertébrés indigènes, tels que les oiseaux et les lézards, car ces espèces n’ont jamais été en contact avec ces types de prédateurs et n’ont pas évolué pour se protéger. Il y a aussi des effets moins immédiats, par exemple des espèces végétales envahissantes qui modifient la composition du sol, ou la quantité d’eau ou de lumière disponible. Les études montrent qu’il s’écoule en moyenne cinquante ans entre l’établissement d’une espèce et l’apparition des impacts de cette espèce. Avec le changement climatique, les espèces se déplacent progressivement vers les pôles. Le moustique-tigre en est un bon exemple : chaque année, il s’aventure plus au nord en raison des hivers plus chauds. Le moustique tigre est porteur d’une trentaine de virus différents, dont certains sont mortels pour l’homme. L’impact peut être rapide, mais le processus d’invasion lui-même est relativement lent.
50% - Les plantes représentent la moitié des espèces envahissantes signalées comme ayant un impact sur la biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture. Les insectes représentent 16% supplémentaires. Source : FAO (2019).
Comment pouvons-nous nous attaquer à ce problème ? Vous avez mentionné la nécessité d’agir avant qu’une espèce ne devienne envahissante ?
Pr Franck Courchamp : En général, il est beaucoup moins coûteux et plus efficace de prévenir les invasions, ou du moins de réagir rapidement lorsqu’elles se produisent, que de gérer des espèces envahissantes déjà établies. Le frelon asiatique, qui a envahi la France en 2004, s’attaque aux abeilles mellifères. Il est maintenant partout en France et dans les pays voisins, et il semble très difficile de l’arrêter. Cette invasion semble provenir d’un seul frelon femelle caché dans un porte-conteneurs. Une fois l’espèce établie, comme c’est le cas pour le frelon asiatique, il est presque impossible de l’éliminer. Une solution est d’améliorer la biosécurité. En Europe, nous venons de commencer à utiliser une liste noire d’environ 50 espèces, alors que nous avons 14 000 espèces exotiques et des centaines d’espèces envahissantes problématiques. La Nouvelle-Zélande applique la démarche inverse : elle a établi une « liste blanche », qui exige de prouver qu’une espèce n’est pas potentiellement envahissante avant de l’autoriser à entrer dans le pays. La charge de la preuve a été modifiée, ce qui est beaucoup plus efficace. Une entreprise exploitant le bois, par exemple, devra recenser les insectes présents dans le bois qu’elle commercialise et s’assurer que ces insectes ne sont pas envahissants ou qu’ils sont éliminés avant l’importation. Ce ne devrait pas être aux scientifiques et aux ONG d’essayer de prouver qu’une espèce est problématique ou non. Bien sûr, on rencontre de la résistance, parce que ces mesures de biosécurité sont coûteuses et que les entreprises devraient en assumer le coût. À l’heure actuelle, le coût entraîné par les dégâts occasionnés par les espèces invasives incombe à la société, donc au contribuable. Et ce coût est beaucoup plus élevé que celui de la mise en place de mesures préventives.
Novembre 2020
La biodiversité en péril : préserver le monde naturel pour notre futur.
Cette publication du Fonds AXA pour la Recherche est un recueil d'entretiens, d'articles et de recherches documentaires qui traitent de la nature critique de la biodiversité, des interdépendances entre la nature, le changement climatique, l'économie et la sécurité, sur la base des informations fournies par les scientifiques soutenus par le Fonds AXA pour la Recherche ainsi que les experts en changement climatique et en biodiversité. Le rapport donne également un aperçu des engagements d’AXA dans le domaine de la biodiversité, de la diminution des pertes et des stratégies de résilience.
Pr Franck Courchamp
Pr Franck Courchamp est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialisé dans la dynamique des populations et la biologie de la conservation. Il a publié des travaux sur des sujets tels que les espèces envahissantes, le changement climatique et l’effet Allee, ainsi que la reproduction coopérative. Détenteur de la médaille d’argent du CNRS, il est également membre de l’Académie européenne des sciences.
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