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Vers la généralisation des produits écologiques : comment déclencher des innovations industrielles radicales ?

Selon le dernier rapport du groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, il est plus que jamais urgent d’agir. Sans des changements structurels rapides et radicaux dans les secteurs les plus gourmands en énergie, nous pourrions dépasser les 1,5°C de réchauffement dès 2030, et les conséquences en termes de conditions météorologiques extrêmes et de dégâts écosystémiques seraient catastrophiques. L’un des freins principaux aux innovations radicales et aux changements technologiques dans ces secteurs est la réticence, voire l’incapacité des entreprises à se lancer seules dans l'aventure des transitions radicales, craignant de se couper de leurs partenaires. Chercheuse spécialisée dans les obstacles industriels aux innovations écologiques à l’Institut de recherche Grantham, à Londres (Royaume-Uni), Dr Marion Dumas émet donc l'hypothèse selon laquelle des changements importants touchant aux produits et aux processus industriels nécessitent que les entreprises d’une même chaîne de valeur fassent des investissements complémentaires et coordonnés. Pour éprouver cette théorie, et pour identifier les principaux leviers de transformation, elle étudie les interactions et analyse le rapport entre structure d’un réseau d’entreprises et dépôt de brevets. “Le projet a un objectif politique important, explique-t-elle. Il vise à comprendre quelles interventions de politique publique seraient susceptibles de pousser les entreprises à forte consommation d’énergie à investir dans des changements technologiques plus radicaux”.
“Jusqu'aux années 80, les entreprises industrielles fonctionnaient de façon plutôt verticale : elles contrôlaient la chaîne de production de A à Z. Il était alors plus facile d'effectuer des changements drastiques. Aujourd’hui, les choses sont plus compliquées : un produit dépend de tout un réseau d’entreprises, de fabricants, de fournisseurs, d'une pluralité d'intermédiaires, sans parler des problèmes de concurrence, etc.” Il est donc d'autant plus difficile de concevoir des démarches incitatives, qui dépendent d'une variété d'interactions et d'interdépendances. “Je souhaite mettre l'accent sur la dynamique de la coordination. Je pourrai ainsi définir des ‘points de levier’, grâce auxquels certaines interventions pourraient avoir un effet sur l'ensemble de la chaîne de valeur. En d’autres termes, je m'efforce d’identifier les acteurs-clés du réseau dont l'action est susceptible de modifier les motivations d'autres acteurs en les poussant à investir dans des transitions significatives, explique-t-elle, en insistant sur le fait qu'une bonne connaissance de la dynamique de la coordination est la clé d'une politique industrielle efficace en ce qui concerne la transition énergétique”. On a longtemps misé sur des politiques de prix, la taxe carbone, etc. Cela fonctionne, mais n’aboutit qu’à des changements ponctuels au lieu de changements radicaux. Les décideurs politiques ont les fonds, et nous devons leur dire où allouer cet argent afin d’avoir le plus d’impact possible”. Cette démarche de recherche est assez novatrice par nature. En effet, comme le souligne le Dr Dumas, les chercheurs ne mesurent pas encore les contraintes et les risques auxquels s’exposent les entreprises en raison de leurs interdépendances vis-à-vis d’autres entreprises.

Des interventions politiques sur-mesure pour déclencher une transition énergétique sectorielle

Pour fournir cette masse de connaissances nouvelles, les études du Dr Dumas se concentreront en particulier sur deux secteurs à forte consommation d’énergie : l’industrie automobile et le bâtiment. Plus spécifiquement, ses études de cas se concentreront sur le développement de voitures électriques dans des usines de fabrication et sur l’introduction de technologies de construction écologiques dans le secteur du bâtiment. “Ce choix est justifié par le fait que les transports et le bâtiment représentent chacun à peu près 30% de la consommation d’énergie finale”, rapporte-t-elle. En outre, ces deux secteurs diffèrent et se complètent de manière pertinente pour le projet. Ils affichent des variations intéressantes aussi bien en termes d’investissements dans des changements technologiques que dans la structure industrielle. D’un point de vue méthodologique, le projet du Dr Dumas utilisera une approche mixte combinant études de cas, modélisation théorique et analyse quantitative empirique. En d’autres termes, elle et son équipe vont tout d’abord procéder à un examen détaillé des secteurs de la construction automobile et du bâtiment, notamment à travers la conduite d’entretiens avec des fabricants et des fournisseurs, particulièrement les plus importants tels que Bosch, Lafarge, Siemens, Dassault, ainsi qu’avec des représentants des ministères compétents. En parallèle, ils analyseront les éléments de recherche pour en extraire des mécanismes de causalité généralisables qui seront, par la suite, structurés en un modèle expliquant les investissements dans des innovations radicales. Enfin, au stade de l’analyse empirique, ils concevront un indicateur pour mieux mesurer le changement technologique radical, et l’utiliser pour faire tourner des modèles statistiques afin de tester des hypothèses sur le rôle de la structure industrielle et de l’investissement public dans la probabilité de dépôt de brevets avec taux élevé de “radicalité”. “Ces trois méthodes ont une forte complémentarité, explique-t-elle. L’analyse empirique décrit la variation qui doit être expliquée par le modèle, le modèle met en valeur la structure causale dans l’étude de cas, l’étude de cas aide à valider les mesures de l’analyse empirique, etc. “ Ses conclusions seront, ensuite, traduites en des documents d’orientation adressés aux parties prenantes, et aux associations commerciales, principalement au Royaume-Uni et en Europe (ses principales cibles d’impact) mais aussi en Amérique du Nord.

L’objectif final du projet est d’aider les pouvoirs publics à concevoir des interventions visant à encourager une transition énergétique plus radicale aussi bien dans le secteur de la construction automobile que dans celui du bâtiment. “Les produits écologiques dans ces secteurs sont une niche, nous devons les généraliser, et pour cela, nous devons prendre en compte toute la chaîne logistique, comprendre qui a besoin d’encouragements afin que tout le monde monte à bord”. Ses documents d’orientation sur les défis que constituent l’apparition des véhicules électriques dans le secteur de la construction automobile d'une part, et les nouvelles méthodes de construction écologique dans le secteur du bâtiment d'autre part, fourniront aux décideurs politiques les lignes directrices sur la manière de concevoir leurs politiques industrielles et de lever les obstacles qui s’opposent à un changement structurel radical.

Marion
DUMAS

Institution

London School of Economics and Political Science

Country

United Kingdom

Nationality

French

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